Dynamiques de genre dans l’architecture : briser les plafonds de verre d’une profession en mouvement

Retour sur la Classe Égalité n°2 organisée le 21 mai 2026 à la HEAR (Haute École des Arts du Rhin) de Strasbourg, avec l’intervention de Stéphanie Bouysse Mesnage, Maîtresse de conférences en histoire et culture architecturale à l’École nationale supérieure d'architecture (ENSA) de Nantes, et Chercheuse associée au sein de l’Université et de l’ENSA de Strasbourg (entre autres).

Devant un public majoritairement féminin – composé d’agent·es de la Ville, architectes, étudiant·es –, la conférencière a retracé l’histoire de la place des femmes dans ce milieu. Son constat est clair : malgré une féminisation croissante, les inégalités persistent.

Une féminisation tardive et inégale

L’accès des femmes à l’architecture a été une conquête longue et plutôt difficile. Longtemps cantonnées aux rôles d’épouses d’architectes, elles n’ont pu entrer dans les écoles d’architecture – alors souvent intégrées aux Beaux-Arts – qu’à partir des années 1880, dans la foulée de la féminisation de l’enseignement supérieur. La première étudiante en architecture, une Américaine, marqua ainsi le début d’un phénomène qualifié "d’irrésistible féminisation" des lieux de formation, accéléré par les conflits mondiaux de l’époque qui ont ouvert de nouvelles opportunités dans des domaines traditionnellement masculins.

Pourtant, la profession est marquée par un certain retard par rapport à d’autres métiers "intellectuels" comme le droit ou la médecine. Il faut attendre 1932 pour que les ateliers, espaces très hiérarchisés et codifiés (avec la fameuse "culture de la charrette"), s’ouvrent officiellement aux femmes. En 1940, l’Ordre des architectes est créé, et dès sa fondation, des femmes y prêtent serment. Mais en 1972, elles ne représentent encore que 4 % des inscrit·es.

Les années 2000 marquent un tournant : avec la réforme LMD (Licence-Master-Doctorat), la formation passe à cinq ans (six ans pour l’habilitation à la maîtrise d’œuvre). Depuis, 60 % des diplômé·es sont des femmes. Pourtant, cette parité étudiante ne se traduit pas dans la profession : aujourd’hui, seulement 34 % des architectes inscrit·es à l’Ordre sont des femmes. Par ailleurs, elles sont sursélectionnées socialement (issues de milieux plus favorisés que leurs camarades masculins), mais sous-représentées dans le libéral, préférant souvent le salariat, et plus représentées dans les contrats précaires, le temps partiel ou les postes les moins visibles. Une des raisons ? Un sentiment de légitimité souvent plus faible, de manière consciente ou inconsciente.

L'édifice de verre dans l'architecture
Schéma de l'Edifice de verre dans l'architecture, présenté par Stéphanie Bouysse-Mesnage lors de la conférence

Des inégalités structurelles et violences systémiques

Les femmes architectes subissent un cumul de désavantages tout au long de leur parcours. Malgré des diplômes équivalents, elles accèdent moins aux postes à haute responsabilité, aux prix, ou aux espaces de diffusion de la culture architecturale et elles sont moins présentes dans les médias spécialisés. Les écarts de revenus sont également flagrants : les femmes libérales gagnent en moyenne 61% des revenus de leurs collègues masculins.

Par ailleurs, les enquêtes à propos des violences sexistes et sexuelles (VSS) déplorent là encore des inégalités. Une enquête menée à l’ENSA Clermont-Ferrand révèle qu’un·e étudiant·e sur deux déclare avoir subi des VSS – les victimes étant majoritairement des femmes. Ces violences, souvent liées à la négation des compétences professionnelles, s’inscrivent dans un continuum qui impacte durablement les carrières.

Les mécanismes d’un système genré

En outre, et comme mis en lumière dans la précédente Classe Égalité à propos de l’art contemporain, les stéréotypes de genre jouent malheureusement un rôle central dans l’évaluation des compétences. Les jurys, encore majoritairement masculins, valorisent différemment les qualités : là où un homme sera décrit comme "audacieux", une femme sera souvent réduite à sa "délicatesse" ou sa "sensibilité". Les travaux à orientation féministe font par ailleurs l’objet d’évaluations plus sévères, et les femmes doivent prouver davantage leur légitimité pour accéder aux mêmes opportunités.

Autre mécanisme : l’invisibilisation du travail féminin. Historiquement, beaucoup de femmes ont travaillé dans l’ombre des agences ou de leurs maris, comme dessinatrices par exemple, sans reconnaissance officielle. Même lorsque leur contribution était majeure, c’est l’homme architecte qui en tire / tirait la gloire. Aujourd’hui, cette logique persiste à travers des plafonds de verre et des normes professionnelles (réseautage informel, disponibilité permanente) qui pénalisent davantage les femmes, notamment en raison de la division genrée du travail domestique.

Quelles solutions pour briser le cycle ?

Face à ce constat, Stéphanie BOUYSSE MESNAGE a souligné l’urgence d’agir. Ainsi, et à l’appui de ses retours d’expérience, elle a proposé plusieurs préconisations concrètes :

  • Systématiser les jurys de concours paritaires et former les membres pour limiter les biais de genre dans les évaluations.
  • Éditer une charte égalité et intégrer des critères d’égalité dans l’évaluation des candidatures.
  • Rendre transparents les critères d’évaluation : publier les grilles de notation et les retours aux candidat·es pour éviter les décisions opaques.
  • Faire évoluer les critères de sélection dans les appels d’offres, souvent défavorables aux petites structures (majoritairement dirigées par des femmes). Par exemple : en privilégiant la qualité du projet plutôt que le volume ou l’ancienneté de l’agence; en autorisant les candidatures en binôme ou en collectif pour favoriser les petites structures et les collaborations entre femmes ; etc.
  • Valoriser les productions des femmes en architecture, pour une meilleure visibilité dans les médias et les récompenses.

Cette Classe Égalité, initiée par la Direction de la culture de la Ville et Eurométropole de Strasbourg, confirme donc la nécessité et l’importance de ces espaces de réflexion pour faire évoluer les mentalités et les pratiques, car si l’architecture se féminise, les plafonds de verre, eux, résistent encore.

Pour aller plus loin

Des ressources utiles

Une restitution graphique par l'artiste Violaine Leroy

Facilitation graphique de la classe égalité sur les dynamiques de genre dans l'architecture réalisé par Violaine Leroy Violaine Leroy pour la ville de Strasbourg
Facilitation graphique de la classe égalité sur les dynamiques de genre dans l'architecture réalisé par Violaine Leroy Violaine Leroy pour la ville de Strasbourg